Atelier Sherpas Equipe 3 de l'URePSSS
Programme de recherche
Deux terrains collectivement investis

Deux terrains collectivement investis

L’une des ressources de l’Atelier est de maintenir une réelle dynamique collective. Si celle-ci se réalise lors de la dizaine de séminaires annuels ou lors d’innombrables échanges informels, elle se nourrit surtout de recherches menées collectivement. Il faut donc veiller à ce que la question de la régulation des comportements déviants puisse être travaillée par tous. Mais de façons variées. Ceci étant les membres de l’Atelier doivent pouvoir se rejoindre, dialoguer scientifiquement. Cela passe par une maîtrise des terrain d’enquêtes : il en existe deux travaillés collectivement, le sport fédéral et le sport scolaire.

 

SPORT FÉDÉRAL

Si l’on tient compte de leur nombre et des moyens humains mobilisés, le terrain du sport fédéral constitue l’espace privilégié des enquêtes menées au sein de l’Atelier Sherpas. C’est aussi là que se manifeste le plus concrètement la dimension multidisciplinaire des recherches. S’y croisent la sociologie, l’histoire ainsi que la psychologie. Par ailleurs c’est essentiellement le monde du football qui préoccupe le plus les chercheurs : parce qu’il s’agit de l’étalon des sports fédéraux mais aussi parce que la question et le périmètre des violences s’y imposent. En volume. En qualité. A ce titre l’originalité des travaux se réalise dans la variété des angles d’attaque : on analyse la pratique comme l’arbitrage que ce soit au masculin et au féminin, on étudie les entraîneurs, les joueurs, les dispositifs organisationnels de régulation mais aussi des outils de prévention d’inspiration artistique. Enfin, plus récemment, la problématique de la régulation trouve un nouvel écho dans des enquêtes consacrées aux sports de combat et aux arts martiaux.

Le prisme de l'arbitrage, des contrevenants et des éducateurs

Dans le cadre du programme de recherches ARCIR, nos enquêtes avaient permis d’entamer un programme d’enquêtes visant à mieux identifier les violences et incivilités commises dans le football amateur du temps contemporain. Articulées autour d’une démarche globale visant à « décrire, catégoriser, contextualiser et comprendre » ces phénomènes, nous étions parvenus, par l’analyse de près de 200 000 rencontres, à opérer des distinctions dans la définition de ces comportements (violences hostiles, instrumentales et incivilités), à les quantifier de manière précise et à isoler les agressions physiques délibérées commises envers les officiels. Le caractère résiduel de ces violences semble confirmer la pertinence du modèle d’Elias et infirmer la théorie du « retournement de tendance », au moins pour les dix dernières années. Reste à prolonger ces travaux dans le but de produire une théorie intégrée de la régulation sportive. Nous y parviendrons « en étirant » la question des violences et incivilités depuis la genèse du football-association jusqu’à la période la plus récente (par une approche cette fois plus qualitative à visée compréhensive), en produisant une connaissance plus étendue du corps des arbitres, en travaillant la comparaison masculin/féminin, en scrutant les logiques situationnelles jusqu’aux recoins cognitifs, en approchant les contrevenants. La trame historique de ce programme s’organise en deux temps. Le premier est consacré à l’Histoire des arbitres de football et de l’arbitrage en France du XIXe à nos jours. A partir d’une approche de nature prosopographique et de l’étude de « figures » de l’arbitrage contemporain, il s’agit de retracer l’histoire de cette catégorie d’acteurs du match de football (qu’il faudra lui-même « historiciser »), en privilégiant des entrées thématiques, en lien avec la question des violences : évolution et application des lois du jeu, recrutement et formation du corps arbitral, régulation des rencontres, transformation des instances liées à la gestion de l’arbitrage. L’ensemble se fera à partir d’une consultation des sources institutionnelles (FFF, LNF, UNAF, AFAF) et privées (entretiens biographiques) et de l’exploitation de la presse sportive (AN, ADPdC, ANMT). Le second temps concerne l’Histoire des violences et incivilités dans le football amateur du XIXe à nos jours. On procèdera à une analyse plus qualitative des comportements par l’analyse de rencontres, à partir d’une approche plus monographique : identifier des clubs et territoires singuliers en s’attachant tout particulièrement aux effets de contexte. Pour le temps contemporain, on procèdera à une analyse fine des 43 dossiers isolés lors de la précédente enquête (agressions physiques délibérées envers le corps arbitral). L’ensemble se fera à partir d’une consultation des sources institutionnelles (FFF, Ligues et Districts) et exploitation de la presse sportive (AN, ADPdC, ANMT) et de fonds privés.

Après avoir multiplié des enquêtes à la fois quantitatives et qualitatives conduisant à l’établissement de premiers quasi-modèles exprimant des processus de passages à l’acte et de contention, nous complétons le travail sociologique en intégrant davantage de matériaux visant à mieux caractériser la figure de l’ordre sportif. Il s’agit d’étendre le périmètre de l’enquête pour consolider les éléments de connaissance que nous avons déjà fait apparaître, d’accroître l’envergure sociologique des éléments théoriques. C’est aussi dans cette logique que nous interrogeons les arbitres de l’élite du football français, dans une démarche et par des techniques d’enquêtes plus intensives qu’extensives. Nous souhaitons par ailleurs revenir sur la figure du joueur et plus précisément du contrevenant, dans une perspective plus criminologique. En combinant les techniques d’enquêtes quantitatives et qualitatives, nous nous centrerons sur les auteurs des actes violents. Enfin nous déclinerons l’étude des violences sportives en entrant par un territoire (le club en son quartier par exemple) plutôt que par une population. Dans une démarche de type monographique et confortés par les apports des enquêtes précédentes, nous pourrions ainsi saisir le problème par une lecture plus globale qui confronte structures, acteurs, situations.

Notre programme de recherche s’attache également à poser la question des violences et de leur régulation dans le football amateur du côté de figures féminines : la joueuse et l’arbitre. D’abord parce que nous souhaitons comprendre, en croisant entretiens et observations auprès des acteurs et dans leurs clubs, comment peuvent s’expliquer les différences entre le football des femmes et le football des hommes pour ce qui relève du rapport à la norme sportive. Le football des filles est en effet bien moins concerné par les heurts que celui des garçons. Ensuite, pour étoffer notre connaissance des figures de l’ordre, nous étudions « l’homme en noir » lorsque celui-ci est une femme. Outre la volonté de compléter nos travaux sur le métier d’arbitre, il y a un intérêt à poser ces enquêtes pour alimenter la connaissance de la fabrique des rapports sociaux de sexe par l’étude de cas extraordinaires. Ce travail porte aussi des enjeux forts pour un cadre fédéral soucieux de « féminiser » ses effectifs et d’augmenter le nombre de ses arbitres. Inscrit donc dans la problématique du genre, ce travail relève d’une perspective comparative qui doit permettre d’identifier finalement des facteurs d’apparition et des ressources de contention des comportements déviants.

Le projet psychologique contient de ces éléments déterminants pour qui ambitionne de présenter une analyse aboutie des systèmes de régulation(s). C’est ce que nous tâchons de faire en abordant la violence d’un point de vue éthique dans le monde fédéral à partir d’une théorie du jugement (la Théorie Fonctionnelle de la Cognition d’Anderson, 2008), et à travers la présentation de situations sportives concrètes. Ce cadre scientifique a pour but de découvrir quelles opérations d’algèbre cognitive les individus mettent en place pour effectuer un jugement ou prendre une décision éthique. De manière fondamentale Rachels dans Elements of moral philosophy considère l’éthique comme une question de raisonnement pratique, de réflexion concrète et d’opinion appliquée. L’éthique est donc une question de jugement. Un comportement violent n’est pas en lui-même éthique ou non. Par contre, il peut être jugé comme conforme ou non à l’éthique. De plus, ce jugement de conformité a tendance à varier en fonction des individus et de leur développement. Les problèmes éthiques surviennent souvent dans des situations complexes très souvent chargées en émotion où certains peuvent être perçus de différentes façons. Dans ces situations complexes, de nombreux facteurs rentrent en jeu. Ils contribuent sûrement à la manière, elle-même complexe, de rendre un jugement en ce qui concerne la conformité à l’éthique. Les rencontres sportives se déroulent dans des contextes sociaux et environnementaux complexes où les actes de violence ou d’agression peuvent apparaître. Ces agressions et violences sont plurielles dans le sens où ces actes dans le domaine sportif sont extrêmement variés et les typologies sans cesse controversées. Cette pluralité nous amène à considérer l’ensemble de celles-ci (physiques, verbales, instrumentales, hostiles). Nous envisageons alors un panel de questionnements éthiques comparatifs. Existe-t-il des différences entre les personnes (en fonction du genre, de l’âge, de l’activité sportive pratiquée, du vécu émotionnel) dans leur manière de combiner des informations pour estimer les comportements de violence ? Grâce au caractère concret des situations sportives, tout le monde peut les comprendre et exprimer une opinion. Chaque individu a sa propre perception, vision ou son propre jugement sur les actions violentes.

Soucieux d’élargir notre champ de vision des situations, nous avons décidé d’installer des travaux centrés sur une figure de la régulation déjà étudiée par un jeune docteur de l’Atelier : celle de l’éducateur. Afin d’éviter une production qui pourrait éventuellement se tenir éloignée des travaux précédents, il sera procédé conjointement à une analyse organisationnelle de la figure. C’est que cette analyse dépasse en effet le seul cadre du corps des entraîneurs puisqu’elle touche aux processus institutionnels des actions et, ce faisant, renseigne la plupart des catégories d’acteurs engagés dans l’action. Définie par Michel Foucault comme « un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques » (Dits et écrits, p299), quatre dimensions associées à la notion de dispositifs sont particulièrement interrogées. La question de leur performativité, tout d’abord. C'est-à-dire, la capacité des dispositifs, élaborés dans (ou pour) le football amateur, à configurer des acteurs (arbitres, éducateurs, contrôleurs) et leurs pratiques (arbitrales, éducatives ou d’observation) dans leur environnement. L’utilisation des dispositifs comme des ressources pour l’action, ensuite. Il s’agit ici d’interroger le contenu des diverses formations proposées et de mesurer le degré d’intégration des questions de régulation des comportements incivils et / ou violents dans le fonctionnement des institutions footballistiques. La fonction stratégique inhérente à leur création et leur mise en oeuvre est aussi étudiée. Dans la mesure où tout dispositif produit des savoirs et des relations de pouvoir, il convient de repérer, d’une part, les espaces de négociation et de jeu qu’ils ouvrent et, d’autre part, les paradigmes et les configurations qui organisent l’intervention de l’institution. Pouvant être appréhendés comme des espaces de coordination, enfin, il s’agit de délier l’enchevêtrement des dispositifs (publics / privés) et des niveaux d’intervention (local / régional / national) observés dans le champ de la prévention de la violence. En s’insérant dans un travail qui les dépasse autant qu’il les renseigne, les enquêtes menées sur le terrain physique des activités d’éducateurs pourront d’abord mettre à plat les métiers et exercices non professionnalisés. L’objectif sera d’identifier des logiques d’actions et d’intérêts, des points de tensions jusqu’à pouvoir cadrer la question des activités en matière de régulation des conduites. A l’issue de cette analyse nécessaire mais non suffisante, la recherche devrait se développer selon deux axes liés l’un à l’autre : l’éducateur en train de se faire et l’éducateur en train de faire. La première dimension interrogera donc les parcours d’éducateur, ce qui pousse les jeunes, ou les moins jeunes, à embrasser ce type de carrière pendant que la seconde se centrera sur le travail d’éducateur en train de se faire, ce que font concrètement les éducateurs au quotidien. Une voire deux monographies d’association sont envisagées dans le prolongement de cette première phase de caractérisation.

 

SPORT SCOLAIRE

L’espace du sport scolaire manquait dans notre ambition de produire une théorisation intégrée des violences. En décidant de lui attribuer une place à part entière dans notre programme de recherche nous n’avons pas seulement comblé un vide local. En effet, curieusement, la question de la normativité dans ce domaine est fort peu traitée dans la littérature scientifique francophone. Après avoir initié cette recherche depuis deux ans, il fallait l’installer pour produire de quoi arrêter d’heuristiques comparaisons avec l’espace des sports fédéraux. Il s'agit précisément, dans la continuité des travaux menés sur les violences dans le football régional donc, d'étudier ces dernières à l'échelle du football scolaire (surtout). L'investigation d'un tel terrain d'enquête repose sur la mise en exergue de l'importance, au plan quantitatif, des faits de violence de la catégorie des 15-18 ans dans le football fédéral alors même qu'ils semblent nettement plus faibles dans le football scolaire. Les faits de violence apparaissent alors a priori moins liés aux caractéristiques des acteurs d'une même catégorie d'âge qu'à celles du contexte de pratique. Néanmoins, il faut être prudent sur les chiffres (pas d’exactitude concernant le sport scolaire, "chiffre noir" reposant sur la déclaration des faits, les modes de régulation des violences (sanctions prises au sein de l'établissement), peu d'informations sur les caractéristiques des pratiquants déviants...). Interroger le rôle du contexte de pratique et/ou des caractéristiques des acteurs dans les faits de violence nécessite de caractériser (définir quantitativement et qualitativement) les violences dans ce secteur à première vue relativement préservé, d'en comprendre les causes (étiologie) et d'identifier, d'étudier les mécanismes de régulation. Pour ce faire nous privilégions le recours aux techniques qualitatives (entretiens, observations) et aux questionnaires plus particulièrement pour la quantification des faits. N'envisageant pas ces institutions comme étant cloisonnées, cet état des lieux des phénomènes de violences dans le football scolaire (et le sport scolaire en général) favorisera la comparaison avec le football fédéral. Il contribuera à étudier les interactions et les écarts constatés entre ces deux espaces sociaux, face à la recherche de contrôle des actes violents et incivils visant une rationalisation/normalisation du contrôle sur soi. Cette étude des violences permettra peut-être d’établir des transferts de schèmes d'actions et d'acquisition des règles, à l'échelle des associations sportives scolaires et fédérales.